Quelquefois, c’est comme si on m’appellait. J’entends des miaulements, dans la rue, dehors, sur le palier, dans les murs. J’ai déjà recueilli dix-neuf chats. Je les appâte, avec du mou, dans une petite soucoupe rouge. Et je les apprivoise. Je les mate. Puis je les tue. La mort n’a pas d’importance pour un chat. La vie non plus, ils en ont neuf chacun. Alors je les tue, un à un, et je compte. Cinq morts pour Albert, six pour Baruch, quatre pour Simone, seulement deux pour Bernard-Henri (c'est un petit nouveau), etc ....
Je tiens mes comptes dans mon carnet à spirales. Nom, date d'arrivée, date de la première mort, méthode utilisée, date de la deuxième mort, méthode utilisée, date de la troisième mort, etc ... Je note aussi des observations, sur les méthodes, sur les agonies. Je compare, et j'affine, si besoin est.
Au départ, je les criblais de balles, jusqu’à ce qu'ils se fondent dans le tapis. Ça marchait bien. Mais ça faisait trop de bruit. Le concierge montait, il fronçait les narines, il grognait. Alors j'ai commencé à les noyer. Je les regardais s'agiter sous mes doigts, faire gicler la mousse partout. Ça marchait pas mal non plus. Mais c'était trop long. Ça salissait beaucoup ma salle de bain.
Quand les beaux jours sont arrivés, j'ai eu l'idée de les jeter par la fenêtre. Chose curieuse : ils ne retombaient pas toujours sur leurs pattes. Et quand ils y parvenaient, ça ne semblait pas leur servir à grand chose. Ils s'écrasaient, simplement, comme tout le monde, et, le lendemain, un employé de la mairie venait gratter les restes pour les mettre à la poubelle. Plus tard, un jour, deux jours après, quand ils avaient décidé de revenir, je les voyais sortir leur petite tête écrabouillée, glisser doucement leurs petites pattes brisées dehors, et ils claudiquaient jusqu'à la porte, en miaulant. Une fois revenus à la maison, je les accueillais, à bras ouverts. Une petite gratouille entre les oreilles, un peu de mou. Puis je les pendais, je les clouais sur la porte du salon, je les re-noyais dans des bassines d’eau, etc... Et je faisais les comptes : six morts pour Albert, sept pour Baruch, cinq pour Simone, trois pour Bernard-Henri (qui commençait à prendre de la bouteille).
Tout se passait bien.
Jusqu'à ce qu'Albert, à qui il ne restait que trois vies, commence à venir me supplier de l'épargner.
* * *
L’infirmière : Vous allumez la lumière ?
La fille : Elle ne peut pas la voir, de toutes façons.
L’infirmière : A cette heure-ci, elle sent l’obscurité qui tombe. La lumière, ça la rassure.
La fille : Puisque vous le dîtes .... c'est vous l'infirmière.
Elle allume le néon. Le visage de Thérèse apparaît. Elle semble dormir.
L’infirmière : Bien. Si je vous dis ça, c'est pour elle. Ça lui donne un repère temporel. D'ailleurs, quelle heure est-il ?
La fille : 19h45.
L’infirmière : L'heure du traitement. Vous êtes sûres que ... ?
La fille : Je suis sûre.
L'infirmière : Alors, mettez votre protection pour la toucher. Après, vous devrez plonger la main entière dans cette solution désinfectante.
La fille : L’odeur de chlore me dégoûte. Je suis passée devant la chambre cinquante-cinq, où un gars se faisait asperger de Javel…
L’infirmière : C'est Monsieur Hasper. Dès qu’il commence à s’agiter, ses plaies s’ouvrent. La Javel ça dissuade, puis ça cautérise….
La fille : Et plus besoin d’électrochocs, alors.
L’infirmière : Plus besoin d'électrochocs.
La fille : Un peu de couleur… Elle ne peut pas les voir non plus je sais, mais je ramène toujours des fleurs…
L’infirmière : Posez les sur la commode. Et préparez-vous. Je vais nettoyer les drains. Vous ferez les pansements.
Les deux femmes commencent les soins. Elles se sont tues, concentrées sur leurs mouvements, sur leurs mains, pour ne pas voir la vieille grimacer dans les vapeurs chimiques de son sommeil. Dans le fond de la chambre, une télévision radote.
La fille : L'inspecteur est passé ?
L'infirmière : Oui.
La fille : Vous étiez là ?
L'infirmière : Oui
La fille : Il vous a raconté ?
L'infirmière : Oui.
La fille : Il vous a dit quoi ?
L’infirmière : ... Rien. Il ne m'a rien dit. Vous êtes prête ?
* * *
Il avait lâché le journal. Aucune offre ne correspondait à son profil. A moins que ce ne soit son profil qui ne correspondît à aucune offre. Il paya son café et fit des tours dans le quartier. Il marcha longtemps, et lentement avant de rentrer, chez lui. Sa malette, inutile, pendait au bout de son bras.
Depuis qu’il était au chômage, c’était à lui de préparer le dîner. Sa femme s'était vite habituée à se mettre à table et raconter sa journée de boulot d'une traite, comme si cela avait la moindre importance. Il s'était rendu compte combien il avait dû l'ennuyer, avant. Alors il souriait. Que faire d'autre ? Il souriait au réveil, il souriait au-dessus de son petit-déjeûner, il souriait en amenant le petit à l'école. Ce n'est que vers neuve heures, quand tout le monde était parti au travail, et que les cafés ouvraient pour abriter l'ennui des inactifs, qu'il cessait de sourire.
A sa montre, il était presque huit heures moins le quart. Juste le temps de préparer les cordons bleus-haricots verts. Comme tous les soirs : ouvrir le congélateur, allumer la radio, entendre la vieille, au-dessus, hurler, bouger les chaises, mettre un peu d'huile dans la poêle, faire bouillir de l'eau, dresser la table. Attendre ...
* * *
Albert avait commencé à la supplier. Alors, elle aussi s'était mise à parler. À voix haute, sans honte, sans scrupule. Elle ne se contentait plus d'aller leur chuchoter leur condamnation, penchée au-dessus de leur tête. Elle éructait les sentences, les hurlait dans le silence ouaté de son appartement. Et exécutait à tour de bras, frénétique. Pour en finir, pour épuiser les vies restantes, en terminer avec cette sarabande de cadavres et de miaulements.
Mais les chats revenaient gratter à sa porte. Bien après avoir utilisé leur neuf vies. Sur le carnet, elle notait toujours : dix huit morts pour Albert, seize pour Baruch, onze pour Simone, vingt-trois pour Bernard-Henri (à présent méconnaissable).
Il fallait trouver une autre méthode, plus radicale.
Pourquoi ne pas les jeter sous un autobus ? Les pulvériser, les étaler sur l'asphalte brûlant, les disperser le long des rues et des carrefours. L'expérience valait le coup d'être tentée. Un bus .... quelle heure était-il ?
Toujours la même heure : 19h45. Quelle coïncidence ... ce matin, quand elle s'était levée, il était aussi 19h45. Et quand le premier chaton avait commencé à miauler, juste avant le journal télé, il était encore 19h45.
Elle partit chercher son bonnet. Elle le retrouva sous le canapé, couvert de poils jusqu'au ponpon, brun et mité.
Dans la cuisine, les jambes entourées de ronronnements, elle pris la difficile décision : le premier serait Jean-Paul, un beau siamois couleur crème, au strabisme forcené. Il lui restait encore deux vies. Elle le prit dans ses bras :
« Est-ce le sort, ou le destin, ou la fatalité, Jean-Paul ? Nul ne le sait, ni ne le saura jamais. Mais ton tour est arrivé. Prends tes affaires, et suis moi. »
Jean-Paul miaula. Thérèse lui assèna plusieurs coups de louche sur le crâne, entre ses deux yeux qui se fuyaient l'un l'autre. Puis, son bonnet sur la tête et le chat inconscient fourré dans un sac GB, elle descendit.
A quelques marches du hall, Thérèse se mit à transpirer, à voir trouble. Elle enleva son bonnet, cligna des yeux. Son sac pesait des tonnes. Elle avait trop chaud. Il fallait qu'elle s'appuie à quelque chose. Ses doigts frôlèrent la rampe, elle sentit un courant d'air. Elle la rata de peu, quelques millimètres. Elle tomba en avant.
* * *
L’enfant : Encore des cordons bleus, s’il te plait.
La mère : A condition que tu reprennes des légumes avec.
L’enfant : Il y a plus de ketchup rouge?
La mère : Il faut manger équilibré. Le ketchup, c’est trop sucré. Le pot est vide.
L’enfant : C’est pas bon les haricots verts tout seul.
La mère : J’ai pas pensé à te rajouter ça sur la liste de courses.
une pause
Le père : Courses. Caddie. Carte de fidélité. Carte Bleue. Cabas.
La mère : Qu’est-ce que tu dis ?
Le père : Journée. Journaux. Job. Jogging.
La mère : C’est comme moi, j’ai eu une journée épuisante, une journée de dingue. Le boss nous a encore collé une réunion entre midi et deux !
Le père : Jardin. Jour. Juste-à-temps. Jaune.
L’enfant : Jaune !
La mère: Tu vas l’énerver. Calme-toi !
L’enfant: Orange !
La mère: Ne commence pas, toi ! Ecoute, chéri, ne voie pas tout en noir.
L’enfant: Noir !
La mère: Regarde, aujourd'hui, tu t’es promené, tu as eu le temps de lire le journal, tu nous a fait à manger.
L’enfant: Nous, on a fait du coloriage sans dépasser et avec les têtes des bonhommes roses parce que y a pas de couleur pour faire la peau.
La mère: Crois-moi. Profite. Tu n’as plus de patron sur le dos, toi. Tu n’as pas de collègues, plus de réunions.
L’enfant: Et j’ai effacé le tableau blanc aujourd’hui.
Le père: Unedic. Urticaire. Université. Ulcère. Utilité.
La mère: Utilité ?
Le père: Oui.
La mère : ... Pas de nouvelles du chat ?
* * *
L’infirmière : Elle sera contente de savoir que vous êtes passée la voir.
La fille : Attendons qu’elle se réveille.
L’infirmière : Il semblerait qu’elle s’agite dans son sommeil.
La fille : Il faut bien qu’elle rêve.
L’infirmière : C’est peut-être un cauchemar.
La fille : J’ai l’impression qu’elle bouge.
une pause. Une silhouette, longue, voûtée, se redresse sur le lit.
La Maladie : Crève, mais crève donc vieille carne !
La fille (interloquée) : Qui êtes-vous ?!
La Maladie : Je suis la Maladie.
La fille : C'est donc vous ... Pourquoi vous ne la laissez pas tranquille ? Elle n'est pas malade, c'était un accident. Laissez la.
La Maladie : Je n’en ai pas l’intention. Et vous êtes bien naïve de croire encore à la thèse de l'accident. Cette vieille est malade, le mémo du Grand Patron est formel là-dessus.
L’infirmière : Jamais je n’avais vu ça.
La fille: Très bien. Elle est malade. (se tournant vers l'infirmière) Ça veut dire qu'on peut la soigner, alors ?
L’infirmière: On peut toujours appeler un exorciste, je suppose.
La fille: Ne vous moquez pas. Elle est en train de perdre du ...
L’infirmière: Ne vous approchez pas ! Vous voulez attraper la Maladie, vous aussi ?!
La fille: Nous pouvons la tuer nous-mêmes.
L’infirmière: Non. Ça non plus. C'est un hôpital ici, pas un abattoir.
Un râle.
La fille: Je crois que c’est fini.
L’infirmière: Enfin, ça a été rapide.
La fille: C’est curieux comme elle paraît paisible maintenant.
La Maladie: Une véritable image pieuse, n’est-ce pas ?
La fille: Un ange…
La Maladie: Oui, un ange.
* * *
La porte du vestiaire grince encore. Elle se glisse, heureuse de se retrouver enfin seule. Il est vingt-deux heures, l'équipe de nuit ne devrait pas tarder.
2 .... 4 ..... 2 ..... 4. Son casier s'ouvre. Il sent le caveau, malgré tous ses efforts pour l'aérer, malgré les fleurs, malgré le déodorant. Elle se déshabille, lentement, pour ne pas déchirer son uniforme. Penser à en demander un nouveau. Celui-ci part en morceaux, et les clients lui en font la remarque. Elle essaie tant bien que mal de faire tenir les derniers lambeaux sur un cintre. Elle décide de prendre une douche.
L'eau chaude, sur sa peau. Les yeux qui se ferment. Un sentiment de bien-être, un prélude à la soirée à venir. Elle prend son temps, frotte soigneusement chaque partie de son corps pour se débarrasser des souillures d'en-bas. Puis le shampoing, rapide, car elle n'a plus beaucoup de cheveux.
Elle sort.
« Et bien ! Qui voilà ?! »
Merde. Kâli, plantée au milieu du vestiaire. Son corps brun se découpe avec une netteté douloureuse sur le beige sale des casiers.
« Tu fais partie de l'équipe de nuit, maintenant ?
Non. Je viens juste de débaucher. »
Elle essaie de s'envelopper le plus vite possible dans sa serviette, cacher les grandes plaques violettes, les plaies qui ne cicatrisent plus, les muscles nécrosés. Dissimuler ce corps qui a trop travaillé. Pendant qu'elle se sèche, elle sent les yeux de Kâli se poser sur sa peau humide, comme une mouche, insistante. Elle se dépêche.
« Et toi, la nuit, ça se passe bien ?
Bof.
Fatiguant ?
Non, pas très fatiguant. Juste que ... j'en ai un peu marre de faire les animaux.
Demande une promotion.
Déjà fait. Six fois. Mais j'ai aucune nouvelle.
Parles-en au syndicat.
Déjà fait. Et toi, t'étais d'après-midi ? Ça a été ?
La routine. Un nouveau-né sous-alimenté, quelques vieilles, un rien coriaces.
T'as de la chance .... ça, c'est du boulot, du vrai. Quand je pense que depuis un mois, je me coltine des monceaux de chats crevés .... T'as vraiment de la chance.
Euh ... oui. »
Elle est prête. Un peu de poudre de riz, un soupçon d'eye-liner. Ses talons claquent sur le carrelage du vestiaire. Kâli s'est assise. Elle a l'air triste. Pas facile d'aller travailler quand on sait qu'on va s'ennuyer ferme pendant huit heures.
« Allez, Kâli, courage.
Ouais .... Rien qu'à l'idée d'aller encore une fois rammassser des chats, ça me coupe les jambes.
T'inquiètes. Ce soir, je ne pense pas que tu aies beaucoup de chats à ramasser.
Comment tu sais ?
Tu verras ... »
Dehors, l'air est frais. Elle inspire un grand coup. C'est l'heure d'aller manger. La Maladie descend la rue, d'un pas alerte. Direction l'arabe du coin. A cette heure-là, c'est le seul qui est ouvert.
* * *
J’aime regarder les gens mourir.
Ce n’est pas une perversité. Juste une curiosité.
Je m’interroge sur le modus operandi de la Mort.
Comment elle s’y prend, comment elle nous surprend.
Elle fait toujours preuve d’imagination. Et j’aime les surprises qu’elle me procure.
Elle peut faire preuve d’empressement quand un malade est trop exigeant, ou alors en finir un autre à petit feux devant sa famille.
Des fois, c’est brutal et sale, d’autres c’est poétique et disgracieux, d’autres encore, c’est doux, comme du coton.
La Maladie est très intéressante à étudier.
Pour neutraliser, elle s’insinue dans le corps, comme un cheval de Troie, puis elle s’attaque à l’esprit, à la famille, au couple. Le virus circule vite et bien. Comme la folie d'autre part.
La souffrance est une distraction comme une autre.
Et puis, je dispose grâce à mon travail d’un panel de patients très variés qui occupent mes heures d’ennui. Je les interroge sur ce qu’ils ressentent. La plupart joue le jeu, et répondent à mes questions.
Ça les distrait, et les malades aiment toujours se plaindre. On m’explique comment les proches s’éloignent, à quelle vitesse les rumeurs courent dans les villages, de quelle couleur est le monde quand on perd la vue. Je suis leur confidente. Ils aiment me parler quand leur vie est vouée à s'éteindre.
La Maladie est pour eux un être mystérieux et insaisissable.
Moi, je la voie telle qu’elle est, telle que je la voie suinter des corps, se lover autour d’un poumon malade, ronronner sous mes injections de morphine.
La douleur est une salope, mais la Maladie est quelqu’un de très respectable.
Elle fait son travail consciencieusement.
C’est elle qui donne à ma profession une raison d’exister. Nous sommes presque collègues.
On se rend des petits services. On se pistonne sur les clients sensibles, sur les épidémies futures.
En réalité, il n'y a rien de magique chez la Mort, c’est le travail, c’est tout.
Nous obéissons à l’ordre de la Nature.
Des fois, il y a des moments plus douloureux. Quand par exemple, elle s’attaque à des gens que je connais, ou quand j’aperçois la dernière lueur d’espoir d’un malade voler en éclats.
Une fois qu’ils se sont résigné à mourir, les hommes sont moins intéressants à étudier. Ils savent, et leur belle innocence a disparue. La seule chose qui les effraie encore un peu, ce sont les bruits de pas. Comme quand quelque chose approche.
En bref, ce qui est bien avec la Mort, c’est que même quand on sait qu’elle va venir, on ne sait jamais quand exactement.
La plupart des humains sont très naïfs sur la question de la Fin. C’est que depuis des siècles, on leur en a raconté : le paradis, l’enfer, la lumière blanche, le tunnel, les anges, la métempsychose. Alors ils doutent, ils tergiversent. C’est qu’ils n’ont pas mon sens analytique.
Je sais que la Mort est biologique, mécanique.
Elle donne ses consignes. Elle est juste, objective, intraitable. Puis la Maladie les applique à la lettre, employée consciencieuse qu'elle est.
Devant une organisation aussi bien huilée, je sais que mon travail est vain, qu’elle gagnera toujours.
Alors j'ai décidé que ma vraie vocation était d’étudier et d’admirer son œuvre.
Œuvre que je ne pourrais jamais égaler, même avec toutes les transfusions, toutes les piqûres, tous les analgésique du monde. Même en recueillant les confessions des malades.
Je n’ai pas la foi, mais les malades l’ont souvent. Ils m’utilisent pour soulager leurs consciences.
Les secrets inavouables, les déclarations solennelles, les derniers vœux, je pourrais les collectionner.
La Mort n'a qu'un visage, que nous connaissons tous. Mais ses employés, eux, ont des traits changeants, des masques variés. Qu'ils s'appellent Maladie, Fatalité, Accident, Hasard, Profit. Je sais qu’avant de s’attaquer à un corps, ils se cachent pour guetter leur proie. On les devine dans les recoins de notre quotidien. Là, dans un embrayage enrayé, là, dans un paquet de Gitanes, là, dans une seringue usagée, là, derrière une promotion sur des crevettes surgelées.
J’aime à les débusquer, quand, persuadés d'être enfin seuls avec leur victime, ils se redressent, se dévoilent. Alors, ils se frottent les mains, étalent leurs outils autour de leur proie comme un artisan sur son chantier. Puis ils opèrent, tranchent, tirent, serrent, appuient ou relâchent. Et, quand le travail est fini, ils sortent de leur poche leur carnet à spirales et font leurs comptes.
La Mort est pleine de surprise. Elle sait se faire discrète, inattendue. Mais les affairs sont les affaires. Rien de personnel.